Vertige en colimaçon

(Ma participation à l’atelier d’écriture qui consiste à illustrer la photo ci-dessous)

La trotteuse de la pendule poursuit sa course sans tenir compte de ses prières. Par delà ses longs cils noirs, il lève ses yeux de velours marron vers elle, en espérant retarder les minutes, et gagner un peu de temps avant qu’il ne soit huit heures. Il jette un œil sur ses parents assis dans le canapé autour de lui, qui regardent la télé. Dans un instant sa maman lui dira d’aller se brosser les dents, de monter seul l’escalier, en courant le risque qu’un monstre dérobé s’empare de lui. Il prend un air détaché. Mais la minute suivante, ils l’encouragent tous les deux, à monter pour se préparer à aller au lit.
Il se rend en bas de l’escalier, allume la lumière et voit le palier en haut s’éclairer. Il monte une marche, et commence à chanter sa chanson. Une chanson inspirée d’un film avec des paroles qu’il a inventées tout en montant les marches. Ça n’a pas vraiment de sens. D’un geste, il repousse la mèche qui lui tombe sur les yeux, pour être attentif à chaque détail, au cas où il faille se défendre contre une quelconque créature. Chaque soir en arrivant dans la salle de bain, de l’autre côté du palier il savoure et fête une mini-victoire sur sa peur irrationnelle.

Des années plus tard, sa stature robuste lui confère une allure élégante en toutes circonstances et au fil du temps il a pris conscience de l’effet qu’il fait sur les autres, sans jamais se prendre trop au sérieux. Pourtant, ce jour là assis côté de ses collègues artistes, lorsque leur metteur en scène leur annonce le travail qu’ils vont devoir effectuer sur leurs émotions, il se dérobe intérieurement, passant sa main sur son front pour repousser sa mèche fétiche. Aller chercher dans le corps les émotions primaires et instinctives pour les exprimer comme quand nous étions bébés, et que toute chose perçue provoquait une sensation et une réaction. Le rire, les pleurs, l’étonnement, ou l’effroi, toutes ces émotions désormais rationalisées et cristallisées autour d’expressions qu’on se figure préalablement, il s’agit de les libérer pleinement. Il doute que quoi que ce soit puisse sortir de lui à ce moment là.

Il pense alors à sa petite fille qu’il a serrée dans ses bras, trempée de sueur la nuit dernière, alors qu’elle s’était réveillée en pleine nuit à cause des monstres sous son lit. Et tout d’un coup, il les revoit, beaucoup plus nets que le metteur en scène qui explique les règles de l’exercice et qui donne le top de départ. Ils sont là sous l’escalier, avec toutes ses autres peurs contenues (cambrioleurs, tueur au couteau, intrus, psychopathe masqué). Il a fermé ses yeux. L’escalier familial lui apparait clairement, des feuilles mortes jonchent le sol. Le bois est vermoulu. La pièce délabrée comme son passé. Il inverse alors la perspective en se rappelant du palier éclairé et débarrassé comme par magie de toute menace, du tourbillon de marches, qu’il pouvait considérer, épiant la moindre présence, le plus petit mouvement. Ils sont tapis dans l’ombre, dans les arabesques du fer forgé, il en est certain. Alors, du tréfonds de son être une expression grandiose se peint sur son visage, et ses traits se déforment, tandis qu’un cri rauque sort de sa gorge.

escalier

Crédits Romaric Cazaux

Il ouvre les yeux, un peu gêné, mais tous l’observent avec émerveillement. Désormais même sa faiblesse la plus intime est interprétée comme une victoire. Mais aujourd’hui plus encore qu’à l’accoutumée seule importe la sienne, celle qu’il s’autorise.

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