Un voyage à Edo – Conférence à la Maison de la culture du Japon et l’exposition d’ukiyo-e à L’UNESCO

Détail, 53 stations sur la route du Takaido Makiro, Enseigne « Notre spécialité soupe de Tororo »
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

On embarque pour Edo, actuelle Tokyo, devenue au 17ème siècle, la capitale économique et politique du Japon, au terme d’années de luttes. Elle marque le début d’une période d’apaisement. Cette visite de Tokyo est possible grâce à la présentation d’ukiyo-e, signifiant littéralement « images du monde flottant », mémoire imagée de cette époque faite de la rencontre des riches marchands, des courtisanes, de laissés pour compte, d’acteurs de Kabuki, et de petits commerçants.  Aujourd’hui c’est grâce à la numérisation de ces estampes, issues de la collection Spaulding (Boston), qui est étonnement bien conservée car elle n’a presque jamais été présentée publiquement, que nous allons découvrir les détails de la vie d’Edo.
La fusion de l’art japonais et le la technologie numérique, révolutionne l’approche des estampes. Au-delà de l’esthétique apaisante des ukiyo-e, la possibilité de zoomer sur les images numérisées révèle dans de petits détails, de précieux renseignements les détails les moeurs du Japon.  C’est une première mondiale de pouvoir les visualiser à cette taille car elles sont en réalité toutes petites.

Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection

Cette vue d’Edo (sur laquelle il faut zoomer) donne la cartographie de notre visite. C’est Monsieur Makino qui est notre maître de cérémonie ce soir à la Maison de la Culture du Japon. Il s’est entouré d’un artisan émérite qui sait reproduire fidèlement les teintes de l’époque d’Edo et d’une habitante du quartier d’Azakusa, quartier animé et populaire.

53 stations sur la route du Tokaido, Le pont de Nihombashi à l’aube (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Il est 4h du matin, et nous nous situons sur le pont de bois de Nihombashi, au centre d’Edo. Nous pouvons en effet le deviner car l’ornementation noire enforme de boule n’existe que sur deux ponts à Edo. Il s’agit de vendeurs de poissons qui forment un cortège affilié à un seigneur féodal. On distingue en effet les poissons dans leurs corbeilles.
Où vont-ils ?
De l’autre côté de la berge, se trouve le marché aux poissons. Ils s’y rendent pour les vendre.

Le pont de Nihonbashi : Éclaircie après la neige
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Ici nous voyons le point de plus loin, et le marché aux poissons au premier plan. Des barques à 8 rameurs sillonnent la rivière pour apporter rapidement les poissons sur les étals.

 

 

 

 

 

 

 

36 vues du Mont Fuji, Sous la grande vague au large de Kanagawa, Hokusai
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

 

Ces rameurs nous les retrouvons également sur la célèbre La Grande Vague de Kanagawa (1831) d’Hokusai. La plupart des gens regardent la vague, alors qu’on distingue au moins trois bateaux dans l’eau. Ici le peintre a voulu représenter un pan de la vie économique. Le bleu de Prusse a été utilisé sur cet ukiyo-e. Apparu en 1700 en Prusse et présent sur les estampes en 1850, il est attribué par les européens aux japonais qui l’appellent « le bleu du Japon ».

 

Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Le détail d’une autre estampe, présentant le pont horizontalement au-dessus des commerçants, présente lorsqu’on la grossit la vente de thon, de saumon, de coquillages, de poulpe. On distingue même le vendeur de sushi, et plus loin le restaurant où on peut les déguster. La foule se presse, et la vie fourmille.

 

 

Cent vues célèbres d’Edo, La nuit à Sarukawa-cho (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Si l’on cherche un peu les origines du sushi, partons dans le quartier des théâtres, Saruwaka-cho. C’est la tombée de la nuit (comme en témoignent les ombres permises par la pleine lune qui laisse penser qu’on était le 15 septembre 1847, car tous les 15 c’était la pleine lune), les gens sortent du théâtre. Ce dernier était habituellement ouvert quand il faisait jour pour bénéficier de la lumière, et les comédiens se maquillaient très blancs pour qu’on les distingue. Les marchands ambulants sont présents, plats préparés ou sushis, il y a l’embarras du choix. Au centre, un marchand de sushis, les propose à emporter pour un euro environ. A l’époque, les sushis tenaient dans le creux de la main, et il était difficile de les manger en une bouchée. Aussi les gens réclamaient qu’on les coupe en deux, d’où l’appellation « par paire » que l’on peut rencontrer sur les menus aujourd’hui. D’un côté de la rue il y a les théâtres, de l’autre des maisons de thé haut de gamme.

Dans cette estampe, on distingue beaucoup de techniques propres à l’ukiyo-e. La première visible sur le nuage sous la lune, est le fondu « sans repères ».
Cela nous permet d’aborder directement les étapes successives qui composent une estampe. Le dessin original est effectué sur du papier japonais, fin et absorbant. Il est mouillé et appliqué à l’envers sur une planche de merisier qui travaille peu, permettant différentes étapes où il est humidifié et séché. Le dessin s’imprime sur le bois. Ainsi on travaille au couteau en creusant les contours du dessin. On imbibe ensuite la planche de peinture à l’eau d’une seule couleur, et on l’applique au dessin. L’impression de la couleur se fait. On travaille de cette façon avec toutes les couleurs qui compose le dessin. Le papier s’imprègne de la peinture, c’est comme si on effectuait une teinture d’un papier.

Le fondu « sans repères » consiste lui à appliquer de l’encre sur le papier imbibé d’eau, et de laisser se diffuser la couleur. L’effet, impossible à reproduire d’une feuille à l’autre, est unique.

Cent vues célèbres d’Edo, Rizière d’Asakusa et festival Torinomachi (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

A présent éloignons-nous un peu du quartier des théâtres, à environ dis minutes, à Yoshiwara, le quartier des plaisirs. Nous sommes le jour de la fête du coq, en Novembre 1857. Hors champ, se trouvent de part et d’autre de la toile, le sanctuaire de la fête du coq et le temple. Au loin, on voit la procession des pèlerins. En apparence on pourrait dire de cet ukiyo-e qu’il s’agit du Mont Fuji vu d’un intérieur traditionnel au soleil couchant. Mais Monsieur Makino, nous livre avec un petit sourire qu’il appelle cette estampe « Le chat en colère ».

Détail, Cent vues célèbres d’Edo, Rizière d’Asakusa et festival Torinomachi (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Pourquoi ? Car en zoomant il est vrai que le chat n’a pas l’air très content. En enquêtant un peu sur les détails de la toile, on peut comprendre qu’il se sent mis de côté.

 

 

 

En effet, le pan vertical sombre qu’on distingue sur la gauche du dessin, ne peut être une cloison coulissante. Il s’agit plutôt d’un paravent derrière lequel on devine la maîtresse du chat en « activité professionnelle ». Si on s’attache en effet aux éléments laissés par terre, on devine une petite serviette roulée (un équivalent d’un mouchoir en papier), un pique-chignon qui représente un masque de femme surmonté d’un petit champignon, qui est le symbole de l’homme. Ce sont là des porte-bonheur. Sur le rebord de la fenêtre, une serviette est négligemment posée. C’était des accessoires propres aux gens, dont la broderie ou le dessin étaient attitrés à une personne. Elles pouvaient être offertes en cadeau. Aussi grâce au « catalogue des plaisirs » édité à cette époque, on peut en déduire qui occupe cette chambre, et grâce à la serviette deviner sa compagnie. Cette estampe, peinte par Hiroshige à la fin de sa vie, est en quelque sorte un tabloïd de l’époque !

Les cents vues d’Edo, Le pavillon Komakatadō et le pont Azumabashi, (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

L’estampe suivante fait référence à un poème de kabuki, où une courtisane décrit le coucou voler au dessus du pavillon Bouddhique d’Edo, Komakatadō et le pont Azumabashi. Cette référence était évidente pour les japonais, et traduisait leur culture. Ici dans la toile on sent le vent sur le drapeau qui surmonte le pavillon. Il s’agit une « pub » d’un marchand de cosmétiques proche, qui signifiait ainsi qu’il commercialisait un nouveau produit.

 

 

 

 

 

Amour Pensif, Utamaro
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

A Edo, les femmes étaient fortes, et elles représentaient seulement 25% de la population. Ici l’estampe Utamaro intitulée l’Amour Pensif (extrait de l’anthologie poétique, section de l’amour) confirme la croyance selon laquelle quand les femmes sont amoureuses, elles sont belles. On devine à ses sourcils rasés qu’elle est mariée. Mais est-ce de son mari ?

 

A noter dans cette estampe, la précision des traits qui dessinent les cheveux sur les tempes et le front. On distingue d’ailleurs des traits gris entre les traits noirs des cheveux. On discerne également dans ses cheveux la présence d’un petit peigne permettant de fixer la forme du chignon dit en forme de lanterne. Il est légèrement beige et situé aux extrémités du chignon. Son habit est paré d’un motif à mode qui venait d’être publié, et qui représente des pluviers et des flocons de neige.

Les cents vues d’Edo, Averse sur le pont Shin-Ōhashi à Atake, (Hiroshige)
Photograph © 2012 Museum Fine Arts Boston William S and John T Spaulding Collection 1921

Van Gogh a beaucoup été influencé par les peintres japonais. Dans l’ukiyo-e Averse soudaine à Atake, on retrouve immédiatement l’effet de fondu sans repère en haut. On s’étonne devant la minutie du rendu de la pluie. Dans ce dessin, les personnages, surpris par la pluie essaient de s’abriter chacun avec leur technique : sous un chapeau de paille, sous un parapluie, et sous des capuches de fortune. Dans la réinterprétation de Van Gogh, c’est un peu fantaisiste (si on compte le nombre de pieds sous le parapluie), pour lui c’est un essai. Il travaille avec de la peinture à l’huile qui ne permet pas les mêmes effets que la peinture à l’eau. Il est fidèle à l’œuvre mais arrive à y imprimer son empreinte.

 

53 stations sur la route du Tokaido, Le jardin des pruniers à Kameido, (Hiroshige) et à droite la copie de Vincent Van Gogh

Dans le jardin des pruniers à Kameido il s’agit de la représentation par Hiroshige d’un prunier célèbre appelé le « Dragon couché », comme l’indique le panneau qu’on voit en haut à gauche. Sur le dessin d’Hiroshige, le pied du panneau passe au second plan, laissant au premier, l’arbre.

Dans la toile de Van Gogh, le panneau est au premier plan et sert même de cadre. Dans sa toile, il ne peut faire d’effet de fondu, comme en témoigne le dégradé léger du rouge vers le blanc. Pour Van Gogh, c’est plutôt un rendu nuageux, et une multitude de fleurs épanouies.

Ukiyo-e numérisés exposés à l’UNESCO, détail avec la référence de l’estampe d’origine

Dans la première estampe qui représente l’ensemble d’Edo, nous retrouvons ainsi tous ces quartiers. Nous prenons conscience que ce peuple, qui doit composer avec les contraintes naturelles (séismes, tsunamis…) vit depuis des siècles en harmonie avec elle. C’est ce profond respect de la nature que l’on sent dans les estampes : que ce soit dans l’omniprésence bienveillante du Mont Fuji, ou des éléments naturels qui rendent possible la façon de vivre au Japon.

« Visite textuelle » permise grâce à
Un voyage dans le passé – Les ukiyo-e numérisés

Conférence du 11 octobre 2012 à la Maison de la culture du Japon avec Kentarô Makino

ARIGATO from Japan – une exposition de Ukiyo-e
Fédération Nationale des Associations UNESCO
A l’UNESCO, salles des Actes du 8 au 12 octobre 2012

Ukiyo-e numérisés exposés à l’UNESCO, détail avec la référence de l’estampe d’origine

Formidable exposition où les tirages de très grandes dimensions permettaient d’être « dans le dessin », dans les rues d’Edo. Une exposition où il faisait bon de s’asseoir un instant pour éprouver l’ambiance de la ville à l’époque.

A découvrir :
La maison du Japon et ses conférences

101 bis, quai Branly 75015 Paris
Métro : Bir-Hakeim
Infos pratiques et accès

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