Octopus de Philippe Découflé au Théâtre National de Chaillot (Paris 16)

On s’installe dans la belle salle théâtre du Chaillot. On retire son manteau, on observe la machinerie apparente qui encadre la salle, on échange éventuellement quelques mots avec la personne qui nous accompagne.
Mais sur scène attablé à un bureau, un danseur assis nous observe. Il ponctue son examen du public par un enchainement de gestes fluides qui ressemble à un tic, à un leitmotiv qui pourrait s’inscrire dans une partition. D’ailleurs les musiciens prennent place de part et d’autre de la scène. Ils sont deux Pierre Le Bourgeois et Nosfell ce musicien métamorphe qui montrera qu’il peut passer par tous les registres : du plus délicat chant avec sa voix de haute contre, à un style rock affirmé avec une voix rauque et chargée d’émotions. Il habite la scène et ponctue son illustration musicale d’expressions et de gestes qui nous prennent à témoin et s’adaptent au propos. Samples, rifs et bruitages, tous deux livrent une interprétation unique.

© Jorge Carballo

Le premier danseur est un peu à part. Sorte de narrateur mouvant, il est souvent celui qui prend du recul par rapport au groupe. Mais ensemble sur scène les 8 danseurs illustrent tour à tour cette figure de l’octopus. Cette forme tentaculaire et embrassante. Duo bicolore, trio qui donne à la danseuse, qui énonçant une tirade litanique, des bras multiples… Les variations chorégraphiques s’enchainent, nous surprennent, et toutes, évoquent cette pieuvre, cet octopus. Etonnés et ravis par le mélange de la danse et de la musique, on est parfois complètement absorbés par ce ballet-concert, dans lequel notre regard s’attarde sur les danseurs comme sur les musiciens qui sont eux aussi dans la lumière. Le spectacle nous enveloppe. Riche d’inventions, il réussit à conjuguer la danse à des accessoires novateurs, des technologies encore peu utilisées sur scène. Moyens originaux pour traduire le poulpe, le light painting ou le miroir qui démultiplie les dimensions, sont longuement exploités. Loin du simple gadget, ces techniques tiennent par moment de la pure performance, notamment quand la figure dessinée par les deux danseurs à l’aide de la danseuse qui sert de pinceau représente un visage, ou que la femme dans le manteau de fourrure, qui bouge lentement parvient à dessiner des figures maya grâce au miroir circulaire.

L’évocation est la donnée la plus forte dans le spectacle. On distingue des formes, qu’elles soient évidentes ou seulement esquissées. On s’étonne du nombre d’aspects que revêt la pieuvre. Mais pourquoi ce titre ? Pourquoi cette forme ?

Symbole de l’englobement, et de l’étouffement, le poulpe dévore. Assimilé aux deux extrêmes : à la mort et à la naissance, il est cet être contradictoire, à la fois informe et protéiforme qui inquiète et menace. Dans le spectacle, il est présenté sous ses différents angles, couché, assis, rampant, collé, on perçoit ses tentacules et sa bouche.

© Xavier Lambours

N’est-ce pas ici le signe exacerbé de la féminité qui est à l’œuvre ? C’est dans le plus simple appareil, que les femmes évoluent sur scène, seins nus, sincères… C’est elles qui séduisent, s’adaptent à l’homme, et dictent la marche. N’est-ce pas par cet artifice malin, d’habiller tous les danseurs (hommes comme femmes) en talons aiguilles, que l’on illustre brillamment l’homogénéisation d’un monde ? Ce tableau entêtant et hypnotique est un très beau passage du spectacle, qui évoque justement une certaine idée de la standardisation. Chacun y voit ce qu’il souhaite, mais l’évocation est réussie.

Très bel art visuel et concert étonnant, Octopus offre un moment fascinant…

A voir :
Octopus de Philippe Découflé

Du 6 au 18 décembre 2012
Au théâtre National de Chaillot
1 place du Trocadéro
75116 Paris

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