Les fantômes du Louvre, Enki Bilal au Musée du Louvre (Paris 1er)

IMG_20130318_140828Le Louvre est nimbé d’une aura mystérieuse.

Indépendamment du musée qui fait sa renommée, le palais immense, a aussi été le théâtre de certains drames, comme nous l’avions précédemment évoqué. Jean l’écorcheur qui fut sacrifié pour la construction du palais sur les abattoirs des Tuileries, et dont le fantôme apparu à plusieurs personnalités historiques avant un drame, ou le fantôme de la momie de Belphégor qui hante les couloirs. Plus récemment investit pour ses propriétés magiques par le Da Vinci Code, il ne cesse de fasciner.

Enki-Bilal_les-fantomes-du-louvreEnki Bilal, auteur de BD français renommé, né à Belgrade en Yougoslavie, est aussi scénariste, réalisateur de films, et peintre. Son univers installe un monde futuriste aux couleurs froides et aux textures pastel crayonnées. Sa touche joue avec l’esthétique indéniable qu’il donne à ses dessins et la laideur possible de ses sujets.

Autorisé par le Directeur du Musée du Louvre, Henri Loyrette, à imaginer une présentation de son choix dans les lieux, il pense à donner corps aux « Fantômes du Louvre » auquel il dédie un ouvrage éponyme.

IMG_20130321_181332Pour lui, « C’est comme si au Louvre on respirait du fantôme » écrit-il dans la préface de son ouvrage en même temps qu’en introduction de l’exposition. Constat et impression que l’on accepte facilement. Pour rejoindre l’exposition, nous avons traversé plusieurs salles, pour rejoindre la « salle des sept cheminées » dans laquelle elle a lieu.

Ces salles, nous les avons considérées fourmillantes de monde : de touristes de tous les pays, des visiteurs rêveurs, des photographes mitrailleurs, ou des familles où les enfants écarquillent leurs yeux et dévissent leur tête devant les tableaux monumentaux. Mais quand les salles se vident, que les couloirs et les escaliers en pierre deviennent déserts et silencieux, que se passe-t-il ?

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Bilal se saisit des présences fantasmées issues de l’histoire des œuvres et des pièces du musée, et appose en surimpression de photos qu’il réalise sur place un dessin qui semble tout droit brossé comme le résultat d’une écriture automatique. En introduction de l’exposition, il crée l’atmosphère, en insinuant que les fantômes ont une volonté, que c’est eux qui décident de se loger au creux de notre mémoire, dans les tréfonds de nos poumons et que nous les expulserions à l’issue de notre visite. Les 22 fantômes que nous allons découvrir, se sont ainsi révélés à l’artiste. Il a réussit à les capter de son coup de crayon avec ses couleurs si typiques, si bien qu’il dessine en contrepoint des œuvres et du lieu, une histoire supplémentaire qu’il rehausse d’une légende fictive. Le résultat est surprenant, car allons redécouvrir le Louvre pendant notre visite, mais aussi lors que nous quitterons l’exposition, pendant que nous traverserons les différentes pièces pour en sortir.

L’exposition désormais terminée, j’ai tenu à en rendre compte, parce qu’elle réussi la relecture des lieux si joliment et articule avec finesse le texte (la légende du fantôme) à l’image (le dessin réinterprété sur l’œuvre), entreprise qui me parle intimement.

Parmi ces portraits qui s’esquissent en filigrane sur les œuvres originales de Delacroix, Rembrandt ou de Vinci, je n’en choisirai que quatre pour en rendre compte, avec leur texte original, pour percevoir le Louvre un peu autrement lors de votre prochaine visite.

Lantelme Fouache ou la relecture de La jeune orpheline au cimetière d’Eugène Delacroix

Enki-Bilal_Delacroix-Jeune-Fille-Au-Cimetierre– Lantelme Fouache naît en 1773 à Genevilliers la Neuville, non loin de Paris, par une sombre matinée d’hiver, de parents pauvres, alcooliques violents (papa moins que maman), et paysans à certaines rares heures. Il ne pèse pas bien lourd à la naissance, mais s’annonce plutôt grand.

Enfant peu désiré donc, Lantelme grandit tant bien que mal. L’atmosphère familiale se dégrade et l’école devient pour lui un refuge. Piètre élève, il n’y apprend pas grand-chose.

– En 1782 (il a neuf ans), le jeune garçon descend sur Paris, entre par Saint-Lazare et se fond dans la ville. Il ne reverra jamais ses parents.

– Il réapparaît en palefrenier, du côté de Belleville, en 1800 pile. Il est papa accidentel d’une petite Béatrix, mise au monde par une certaine Anne, brave fille. Cette naissance le révèle bien vite en digne rejeton de ses parents castagneurs.

– 1808, un mardi soir, Anne prend Béatrix par la main et part. En rentrant dans le taudis familial, Lantelme Fouache, ivre, hurle jusqu’au matin sa colère. Il se met à leur recherche… Il les aura, un jour, il les aura !

– 1813, un jeudi matin tôt, sous la pluie battante, les pieds dans la boue, Béatrix, treize ans, seule, se tient sur le perron du taudis paternel. Lantelme savoure ce moment. Il réchauffe sa fille qui dit, « Maman est morte »…

– Eugène Delacroix a trente-quatre ans, et il est sûr de son talent. Il continue néanmoins à suivre les conseils de ses amis Géricault et Gros. Les chevaux, il faut regarder les chevaux, les prendre sur le vif, fixer leurs mouvements, maîtriser leur fougue, fusain et graphite à la main. Ce jour de fin d’année 1823, dans le haras, le peintre n’a pourtant d’yeux que pour la jolie jeune femme aux yeux rouges implorant le ciel. Une orpheline, qui vient de perdre tragiquement son père tombé dans un ravin. La position de Béatrix (elle s’appelle ainsi) lui plaît. Son cou, et cette bouche qui semble chercher de l’air. De profil, l’image est saisissante. Il fait un rapide croquis, imparable du premier jet. Il s’approche de la jeune femme, la console de quelques mots. Perdre un parent est douloureux… « Oui », sanglote Béatrix.

– Début 1824, le tableau Jeune Orpheline au cimetière est peint. Delacroix aime le port de tête de son modèle éploré, digne des plus beaux chevaux…

– Béatrix Fouache épouse deux ans plus tard un jeune palefrenier. Elle a des enfants, sa vie sera harmonieuse. Jamais personne ne saura comment elle a fait choir son père de son cheval dans un ravin, un matin ensoleillé d’hiver. Sept ans de viols discontinus étaient ainsi effacés. Ce matin-là, il avait commis celui de trop, et elle a eu le courage…

Aloyisias Alevratos ou la relecture de La Victoire de Samothrace

Enki-Bilal_Victoire-Samothrace_Aloyisias– Aloyisias Alevratos naît à Pergame, dans la ville basse, par temps clair, dans des conditions d’hygiène idéales pour l’époque, soit l’année 241 avant Jésus-Christ lui-même. Le nouveau-né bouge alors énormément ses petites mains, ce qui annonce une vie pleine de dextérité.

– Alors qu’Attale Ier Sôter, roi « sauveur », règne, le petit Aloyisias grandit, en agitant toujours ses petits doigts. Son hyper activité digitale s’accroît même. Il accumule notamment des petites têtes d’animaux, puis d’humains, sculptées dans de l’argile avec de plus en plus de finesse.

– À l’école, bon élève, peu disert, il confirme sa passion.

– Il a seize ans et devient orphelin de père. Il est triste, mais continue à fabriquer ses petites têtes, leur ajoutant torse, épaules, bras parfois, une fois même des ailes d’oiseau (!).

– Tout naturellement, il se retrouve dans un des nombreux ateliers de sculpture de la ville. Il transporte au début des pierres sur des chars, faisant le dur apprentissage physique de l’art de la sculpture.

– Il a vingt-deux ans lorsqu’il rejoint l’équipe chargée de l’extension de la bibliothèque de Pergame. Travail colossal.

– À la mort de sa mère, un jour de ciel bleu (il a alors deux ans de plus), Aloyisias accepte de suivre celui qui l’avait formé sur les grands chantiers, un dénommé Nicomaque.

– Les îles ! Il découvre d’abord l’île d’Imbros, où il travaille des blocs de pierre de plus en plus gros, où il rencontre également l’amour, avec une brune romaine, Aelia Paetina. Sa vie s’écoule en famille (trois enfants, les deux premiers nés dans des conditions idéales, le dernier moins…). Mais, même avec l’enfant malformé, sa vie est finalement douce.

– Nous franchissons le siècle (l’an 200) dans l’insouciance, la paix, l’amour, les fleurs, toujours avant Jésus- Christ, bien entendu… La famille fait la traversée jusqu’à Samothrace, où le travail abonde. Nicomaque a des contrats pour son protégé.

– La virtuosité d’Aloyisias Alevratos fait parler d’elle, ainsi que sa fécondité (quatre enfants de plus, dont trois filles). La mère, épuisée, meurt lors du dernier accouchement, accablant le malheureux sculpteur…

– Fin de cette même année (190 av. J.-C.), un gigantesque projet est confié aux ateliers de Samothrace. Un monument dédié à la victoire des Grands Dieux de l’île. Une ébauche de croquis traîne dans l’atelier principal, représentant une femme ailée (un hommage d’Aloyisias à sa bien-aimée disparue). L’idée séduit, elle est reprise. À l’unanimité, le concept de la femme Victoire est adopté, adapté, et Aloyisias chargé du corps de la créature. Elle sera taillée dans du marbre blanc de Paros.

– Pendant de longs mois, le sculpteur vit une seconde histoire avec celle qu’il a aimée, la ressuscitant pour l’éternité…

– C’est jour de marché, ce matin d’automne 189 av. J.-C. Il fait 11°C, l’air est doux. Aloyisias est pressé. Il roule à 46 km/h. Monté sur son char à deux chevaux, il décide de couper par la forêt dont on dit qu’elle n’est pas sûre. Il roule, donc, vite. Une fraction de seconde trop tard il aperçoit la fine corde tendue entre deux arbres. Réflexe : il met la main devant son visage. Main droite et tête sont tranchées sur le coup.

– Il reste alors 20 % de travail sur le marbre pour achever la Victoire. Nicomaque, bien vieillissant, s’en chargera, fidèle à son élève, qui l’avait dépassé.

Hécube ou la relecture du Casque de type corinthien

Enki-Bilal_Casque-Corinthien_HecubeHécube, fille supposée de Silas, naît dans le tout dernier soupir de sa mère en 691 av. J.-C. à Argos, à 5 h 24 du matin, à une minute et six secondes du lever du soleil. Son poids à la naissance est de 2 687 g et sa taille de 41 cm.

– Deux nourrices veillent à bien lancer sa vie (sa solide constitution faisant le reste).

– Très turbulente et bagarreuse, Hécube entre à l’école à l’âge de sept ans. Sa fougue trouve à s’épancher dans la pratique de disciplines d’athlétisme (course, saut en longueur et lancer du disque et du javelot), ainsi que dans les récits appris par coeur d’exploits de valeureux héros grecs du temps passé.

– À huit ans, deux mois et quelques jours (nous sommes en 683 av. J.-C.), elle est embrassée sur la bouche par un garçon de treize ans, Politès, et elle n’aime pas ça. Pourtant, on le remarque, c’est de plus en plus du côté des garçons qu’elle va chercher l’émulation, la compétition, l’affrontement même.

– À dix ans, Hécube éprouve pour la première fois un sentiment amoureux. Ce sentiment ira à la bien nommée Aphrodite dont la vie prendra trop vite fin pour cause de malencontreux scorpion.

– Au cours de ces années, Phéidon, le tyran du lieu et du moment, qui règne sur Argos et qui soumet une à une les cités péloponnésiennes, prépare un nombre incalculable de jeunes guerriers (hoplites) qu’il équipe aux frais de la cité de lourdes armures, casques et autres boucliers.

– En 674 av. J.-C., au cours d’un été brûlant, Hécube, qui se fait désormais appeler Xanthos, enfile pour la première fois son casque corinthien…

– Xanthos ne voit rien avec ce casque, mais il se sent fort et se bat, Xanthos est sans pitié, Xanthos aime ça.

– Cependant, au cours d’une expédition anodine de rapine, des jeux de garçons s’éveillant à la sexualité tournent au drame pour Hécube-Xanthos. Découvrant sa féminité cachée, trois hoplites se livrent sur feu-lui à un viol brutal et humiliant. La jeune fille réussit à s’échapper, non sans avoir blessé un de ses agresseurs.

– Au terme d’une errance dont on sait peu de choses, Hécube-Xanthos réapparaît sous le nom de Diomidis à la bataille d’Hysiai (669 av. J.-C.) qui voit la victoire de la phalange hoplitique de Phéidon sur les Spartiates. C’est le dernier combat d’Hécube-Xanthos-Diomidis… Le (la !) jeune hoplite, gravement blessé(e) au cou, est embarqué(e) sur un navire sanitaire qui finit par couler au large des côtes du Péloponnèse. On dit qu’au moment où le bateau finissait de sombrer un jeune soldat se mit complètement à nu à l’avant, sur la proue, dévoilant un corps androgyne, mais de jeune fille. Seul son visage était caché, recouvert d’un lourd casque de type corinthien.

Djeynaba ou la relecture des Salles Rouges

Enki-Bilal_Salles-RougesLes cieux sont déchaînés à la naissance de Djeynaba. Son long corps n’en finit pas de sortir, et ses mensurations sont parfaitement hors normes. Il y a des inondations tout autour, l’eau argileuse couvre tout, l’emporte dans un torrent de boue. On la croit perdue. Elle resurgit cent mètres plus loin, recrachant la terre rouge. C’est l’année 1840, et c’est au Sénégal.

– La petite a les yeux bleus du papa architecte, missionnaire catholique français (un certain Hector), disparu aussi vite qu’il était apparu en ne laissant qu’elle pour trace.

Très vite, Djeynaba est sur les pas de maman qui mesure 1,93 m. À quatre ans, la petite frise le mètre 14, à six, le mètre 38…

– De son enfance, en dehors de sa taille, on retient sa grande vivacité d’esprit et la capacité à lire l’avenir proche (elle sauve son village d’une tempête dévastatrice ainsi que de multiples inondations et autres glissements de terrain de couleur rouge).

– À dix-sept ans, elle arrive avec sa mère à Dakar, la capitale fraîchement fondée. C’est le début de la colonisation, signée Napoléon III.

– Lorsque sa mère replie pour toujours son long corps, Djeynaba culmine à 2,01 m et pèse 82,344 kg. Elle met elle-même sa mère en terre (rouge) et la veille sept nuits et sept jours. C’est l’année 1859… C’est aussi l’année de son départ pour Nantes, à bord de L’Épervier, roulée au fond d’une cale, clandestine de tout son corps et de toute son âme. Pourquoi ce voyage ? Pour retrouver le père manquant ? Elle ne le sait pas elle-même. Lorsque le capitaine Froissard inspecte son navire arrivé à quai, il est perplexe devant l’état de sa cale. Rouge, elle est rouge de sol, de plafond, de partout, marchandises, coffres, caisses, cordages, tout…

– Djeynaba, désormais, on peut la suivre à la trace. Tout ce qu’elle touche, caresse, regarde même disent certains, vire au rouge foncé, un rouge passé, indéfinissable… Ici une gare, là une chapelle, une devanture de magasin, un escalier… Son interminable silhouette commence à faire peur. On la chasse, on veut l’enfermer, l’exécuter. Mais toujours elle s’évapore, jamais personne n’arrive à la saisir.

Alexandre Dominique Denuelle, peintre-décorateur, a choisi la couleur. Il l’a testée sur un des murs. Un jaune ocre foncé, bien pensé, savamment dosé, qui valorisera parfaitement les grandes fresques françaises à venir, bien mieux que le rouge préconisé par l’un des architectes (un certain Hector). Il faut plus d’un mois aux vingt-deux peintres triés sur le volet pour couvrir d’une première couche les immenses surfaces de la salle. Des renforts sont appelés. Une quinzaine d’autres peintres s’activent jour et nuit… Certains sous-traitent…

– Mais un étrange accident se produit au cours de la nuit précédant la visite de fin de chantier d’Alexandre Dominique Denuelle. Nous sommes au début de l’année 1863, et il fait froid alors qu’il est 3 h 12. Trois hommes sont perchés sur l’échafaudage, sous la verrière de l’immense salle. Une longue silhouette noire se matérialise alors au milieu d’eux, venue on ne sait comment. La silhouette se saisit d’un pot de peinture et y plonge une main aux doigts sans fin. L’un des trois ouvriers (le seul survivant) dit avoir vu l’ocre virer instantanément au rouge. Une confusion s’ensuit. L’échafaudage chavire, c’est la chute mortelle.

– Au matin, en entrant dans la salle Ocre, Denuelle a un choc. La salle est rouge, toute rouge, de haut en bas, de gauche à droite. Il a à peine un regard pour les trois cadavres et le blessé qu’on relève du parquet. L’architecte Hector, présent également, voit passer sous son nez une longue silhouette désarticulée, portée par quatre hommes… Mais lui aussi n’a d’yeux que pour l’invraisemblable mutation chromatique de la salle.

Denuelle fera tout repeindre. Une fois, deux fois, trois fois. En vain. L’ocre, en une nuit, virant toujours de manière inexplicable au rouge. La salle Ocre est devenue salle Rouge.

– Napoléon III félicitera Denuelle pour la justesse de son goût.

– On dit que le long corps aux membres interminables n’arriva jamais à sa destination, la fosse commune. On dit même que d’autres aberrations chromatiques, beaucoup d’autres, apparurent dans les années qui suivirent. Le Moulin-Rouge, par exemple…

A voir :
L’ouvrage Les fantômes du Louvre, d’Enki Bilal
&
Le musée du Louvre

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