Les fantômes de Saint-Médéric, incursion inédite sur le clocher de l’Eglise Saint-Merri ( Paris 4)

Paris Face Cachée 3ème édition

Une visite sans photos, un article où seuls les mots tentent de dépeindre cette expérience inédite

Il fait frais maintenant que le soleil d’hiver s’est couché soulignant alors la lueur ocre des rues du Marais. Pour cette dernière visite, le rendez-vous est à l’entrée de l’Eglise Saint-Merri. Un édifice que l’on perçoit sans le réaliser, situé entre la rue de la Verrerie qui serpente entre les restaurants, boutiques et cafés branchés du quartier, et la fontaine Stravinski. C’est plutôt de Beaubourg que l’on peut d’ailleurs admirer son architecture dentelée typique du gothique flamboyant. Ce soir c’est pourtant du côté de la rue de la Verrerie que nous allons nous retrouver, au 76, devant la porte principale.

C’est Sylvanie de Lutèce coiffée d’un haut de forme qui nous accueille, gardienne du précieux passe-partout pour le week-end, et conteuse du Paris obscur à plein temps. Sa bonne humeur et sa passion sont contagieuses, notre petit groupe fait connaissance en attendant l’heure précise. Nous ne soupçonnons pas encore ce que nous réserve la visite même si nous gardons à l’esprit les précautions précisées sur l’invitation : « déconseillé aux personnes claustrophobes ou sujettes au vertige, photos interdites », nous sommes sur le point de voir des recoins inédits et mystérieux, dont nous ne garderons que des images mentales (que j’essaierai de dépeindre au mieux en mots).

Entre confidences et enquête, Sylvanie nous introduit dans le lieu, tout en nous faisant prendre la mesure de ce moment unique. Nos pas résonnent dans la nef, et nous nous dirigeons vers le choeur.
Qui a déjà eu l’occasion de se retrouver seul dans une église la nuit ? Seule une des nôtres en a eu la chance. Face à l’autel, nous écoutons le silence.

Au coeur de l’Eglise : légende et détails mystérieux

Merri est la contraction de Médéric, le prénom d’un moine qui a vécu au 6ème siècle avant JC, à Autun dans le Morvan. Suivant une éducation particulièrement rigoureuse, faite de jeûne et de prière, il se soumet à une discipline particulièrement stricte. Même s’il s’est isolé des autres moines, sa réputation déborde de son couvent et on l’élève à d’autres titres. Pourtant cela lui pèse et l’éloigne de son dévouement. Il décide de fuir le couvent et il part vivre en ermite.
Pour échapper aux moines qui regrettent sa présence sont partis à sa recherche, il part en pèlerinage à Paris sur les trace de son maître. Le voyage est particulièrement éprouvant et lui vaut la maladie et la fatigue tandis qu’il guérit les maux des gens qui croisent sa route. On disait qu’il avait le pouvoir de guérir les maux d’entrailles, qu’on appelait la “marie”. En arrivant à Paris, il se recueille sur la tombe de son maître à Saint-Germain-des-Prés et il trouve refuge à l’église Saint-Pierre, c’est-à-dire précisément en ces lieux. Il meurt en 700, il est enseveli sous l’église. Celle-ci tombant en ruine, une basilique est construite à sa place, par Eudes Le Fauconnier et rebaptisée Saint-Pierre Saint-Merri.
En nous avançant tout à fait au cœur du chœur, nous distinguons une dalle losange de 56 cm qui porte l’inscription « Hic jacet vir bonæ memoriæ Odo Falconarius fundator hujus ecclesiæ » soit « ci-gît Eudes Le Fauconnier ». D’autre part, en fouillant la crypte sous l’église, les restes d’un corps ont été exhumés, mais le squelette portait des bottes de cuir doré qui étaient son signe distinctif.

A la Révolution tous les ossements sont jetés dans les églises, sauf ici. En nous engageant dans les allées latérales, appelées « déambulatoire », nous percevons ce qui était la continuité de la rue de la Verrerie. C’est précisément là, sous ces allées que les morts sont enterrés, et les personnes riches mises au dessus. Ainsi en effectuant des fouilles, 3 sacs d’ossements ont été retrouvés et récupérés par la Mairie de Paris, qui s’occupe de les replacer aux Catacombes. En observant les dalles du déambulatoire, nous voyons des cercles sur les pierres, comme si elles pouvaient être soulevées. Le « cimetière » faisait ainsi le tour de l’église et contenait des reliquaires incroyables.

L’Eglise Saint-Merri est dite « remuante » encore aujourd’hui. Elle est engagée dans plusieurs combats. Elle organise depuis des années la Soupe Populaire, elle reçoit des groupes d’étrangers en situation irrégulière, elle soutient l’association des chrétiens homosexuels, et elle propose d’aider des personnes dans le besoin à se loger.
Aujourd’hui elle est en pleins travaux, et nous ne pourrons pas tellement percevoir la façade rue Saint-Martin depuis la rue.

C’est une église qui a aussi la réputation d’être celle du « diable ». A ces mots, notre petit groupe ne relève pas, ne pose pas de question. Nous attendons patiemment la suite. Habituellement on trouve des portes et on cherche les clés, ici nous dit Sylvanie, c’est le contraire. On a beaucoup de clés et on en cherche les portes. Elle attire notre regard dans les coins sombres, ou plus élevés près des vitraux et nous en distinguons.

En nous retournant vers le chœur que nous regardons depuis le déambulatoire,  nous voyons la « Gloire à Dieu », sculptée en bois, qui date de 1752. Ici nous imaginons les housseurs qui ont contribué à son installation, hissés dans des petits paniers, tandis que la vie de l’Eglise continuait.

En levant une nouvelle fois les yeux vers les vitraux, nous discernons collées sur les vitres, une douzaine de feuilles de papier. Remplies de calculs de chimie on ne sait pas encore ce à quoi elles renvoient. Et tout cela, juste devant le pilier numéro 13.

Dans la crypte

Nous allons descendre, et pénétrer dans la crypte, qui n’est autre qu’une chapelle souterraine (accessible au public et accueille des expositions). Dans la pièce, Dame Pernelle est en train de lire, tandis que derrière nous, un homme à la stature imposante claque la porte derrière nous. La crypte éclairée à la bougie, et contenant pour la soirée bon nombre de fioles et autres ingrédients nécessaires à l’alchimie est d’un effet saisissant. Le décor planté est propice à conter l’histoire de Nicolas Flamel, qui a vécu au 14ème siècle, et à qui la rumeur a attribué la découverte de la pierre philosophale. Loin des amalgames qui ont été faits par la suite, l’alchimie est avant toute une voie vers la bonne connaissance de soi.Si vous avez l’occasion, au 51 rue de Montmorency se trouve la plus ancienne maison de Paris (1407), qu’il fit bâtir pour accueillir les pauvres. C’est désormais l’Auberge Nicolas Flamel.

Nous nous trouvons en fait dans ce qui a été à l’origine la Chapelle Saint-Pierre. Si vous avez l’occasion d’aller à la Table des Gourmets vous pourrez ainsi admirer la parenté des piliers que l’on retrouve ici. Les voutes et le travail de la pierre est magnifique. Sur un des murs, une stèle funéraire de Guillaume Le Sueur, proche du roi, et de sa femme Radegonde Budé. En observant les sculptures, nous apercevons l’acrobate, en position de renversement (les jambes et bras en l’air) qui correspond au renversement des conditions sociales. Son maître que l’on voit un peu plus loin, lui enseigne d’avoir toujours l’oeil et la main près du coeur comme le figure la statue.

Nous le voyons pas mais sur le tympan du porche principal, une statue de démon pourrait représenter le Baphomet, cette idole des Templiers. Les maigres informations qu’on a de lui ont été soutirées sous la torture. On dit que si on creuse toute à fait dans sa direction on atteint le trésor des Templiers.

Dans les années 1930, l’accès à la crypte était donné moyennant une sorte de loyer. C’est l’époque des surréalistes et une société secrète qui adore la Lune s’y réunit. La baronne Lotus de Païni, écrit ainsi deux livres ésotériques, dont l’un porte le nom « Magie et mystère de la femme ». Il s’agit d’une interprétation du comportement de la femme selon le cycle lunaire. Nous savons ainsi qu’il existe une lecture alchimique de la façade de Notre-Dame par Fulcanelli.

En sortant de la crypte, nous apercevons à présent sur les dalles une inscription incomplète. Une inscription qui ressemble à une épitaphe. Nous sommes ici sur le bas-côté Nord, et on y a blanchit toute les épitaphes. Nous sommes à présent dans ce qui est la partie la plus ancienne de l’Eglise qui date de François 1er. C’est aussi dans cet endroit que l’on distribue la soupe Populaire.
Dans le noir, nous distinguons avec peine 3 verrières en hauteur. 1942 est la date clés à laquelle les travaux ont été effectués pour la rénovation de l’Eglise. Nous nous trouvons alors près d’une sculpture d’un étonnant Christ assis, qui date des années 1980 et à ses pieds, nous pouvons apercevoir comme la trace d’une porte. Près de la porte à présent nous pouvons voir un bénitier qui semble assez mal placé. Il s’agit en fait d’un bénitier qui date de Louis XII qui a été retrouvé dans la crypte, ou plutôt dans l’ancienne Chapelle datant de la fin du 15ème siècle. Sylvanie nous dit qu’elle y a remarqué les armoiries de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

Le clocher de Saint-Merri, visite nocturne

Nous nous apprêtons à présent à monter deux étages pour explorer le clocher de l’Eglise. Munis de petites lampes torches, c’est avec prudence et précautions que nous formons un petit cortège silencieux et émerveillé, englouti par l’obscurité. Soeur Marie et son comparse encapuchonné de noir, nous encadrent avec l’aide de Sylvanie. Nous commençons par pénétrer dans la cour intérieure de l’Eglise donnant sur les habitations du personnel. Nous nous engageons immédiatement dans la Tour par un petit escalier escarpé. En montant, nous pouvons observer le travail des pierres, marquées et gravées, et dont les dalles semblent taillées dans un seul bloc. Nous parvenons au premier étage. Nous sommes à la hauteur du pied des arcs-boutants sur ce qui semble un petit chemin. Nous voyons leur fonction de répartition des charges tandis que nous aurons le loisir d’observer un peu plus haut leur second usage, celui de servir de gouttières. Nous nous frayons un passage entre la pierre, pour aller jusqu’aux vitraux de la façade. Ceux d’origine dataient du 16ème siècle et ont été fait par les 4 plus grands maîtres verriers de l’époque. Mais les chanoines les retirent, et en 1803, ils sont rendus au culte. Pour quelle raison ? Simplement pour les remplacer par des vitraux plus clairs qui laissent passer davantage la lumière.

En levant les yeux, l’image des arcs-boutants sombres se détachant en arches superposées sur le ciel noir phosphorescent est saisissante. Nous pouvons apercevoir plus haut sur la tour les sculptures et les formes typiques du gothique flamboyant : chimères et gargouilles sont perchées sur les hauteurs. Les premières sur la Tour sont composées d’une tête infernale souvent hurlante, qui sont destinées à repousser le démon. Les gargouilles elles, remplissent le même but que les gouttières, elles conduisent l’eau loin de la construction.

En montant vers le second étage, une inscription dit « ML 1884 » et semble authentique.

Nous accédons au chemin de ronde autour du clocher, cette fois au second étage. En sortant de la petite porte, la vue est exceptionnelle. Les toits de Paris se découpent dans le noir, éclairés de la seule lueur ocre des lampadaires. Nous donnons pour le moment sur le côté de la petite cour intérieure. Dans le noir, nous voyons au-delà des bâtiments proches de nous, la somptueuse Tour Saint-Jacques, à notre droite, notre Dame au centre et l’Hôtel de ville scintillant à gauche. Une vue unique dans la nuit. Nous continuons à faire le tour. Nous faisons alors face au Centre Georges Pompidou. Nous donnons sur la Fontaine Stravinski bien éclairée.

Il faut savoir, qu’entre 1792 et 1795, l’église fut un bordel. La rue Brisemiche était d’ailleurs une des 9 rues de Paris où la prostitution était autorisée. Dans le narthex (la partie antérieure à l’église, considérée entre le profane et le sacré) les prostituées venaient d’ailleurs récupérer des clients sans discrétion.
Les maisons qui étaient sur l’actuel parvis de Beaubourg désormais bien aéré, étaient anciennes et prenaient place dans des rues étroites (comme sur la gauche l’ancienne rue Taillepain). Dans un souci d’assainissement elles furent rasées pour laisser circuler l’air et faire respirer les constructions.

Nous nous engageons dans la Tour, en ayant vu la chimère qui hurlent en se bouchant les oreilles. On disait d’ailleurs que le paroissien entend plus facilement la voix des anges.

Nous nous trouvons dans les combles de Saint-Merri où il est possible de circuler prudemment sur des passerelles en bois. Sous nos pieds, les formes arrondies du plafond de l’église. Nous remarquons des techniques de constructions à l’ancienne, notamment des sculptures et une mystérieuse roue en bois. Il s’agit certainement d’une installation qui permettait à monter et à descendre les lustres. Certaines ouvertures permettaient pendant l’office de laisser s’échapper des colombes quand on abordait le sujet de l’Esprit Saint. L’encens que l’on faisait brûler servait alors à masquer l’odeur des morts. Jean Beaupère, un des juges de Jeanne d’Arc fut curé à Saint-Merri. Il l’aurait principalement interrogée en prison, et n’assiste pas à son supplice.
Dans les combles, il reste 3 cloches, deux automatisée, et une datant de 1331 qui est la plus vieille de Paris, conservée dans une petite tour de bois. Elle fonctionne manuellement. L’une s’appelle « bizarrement » Jeanne et fait 1, 200 tonne.

Nous terminons la visite en prenant un moment pour observer en silence la Tour Eiffel, les Invalides, et la Tour Montparnasse. Cette vue est spectaculaire.

Après avoir échangé des regards et des paroles empreintes d’une proximité nouvelle entre nous tous au sein du groupe, nous retournons à nos vies. Pour moi une manière fantastique de clore ce week-end passionnant grâce à Paris Face Cachée.

Un grand merci à Sylvanie de Lutèce pour ce moment.

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