L’approche artistique de la Photographie Mobile, conférence à la Gaîté Lyrique (Paris 3)

Connaitre et apprécier les différents courants artistiques de la Photographie Mobile, conférence dans le cadre de la Semaine de la photo mobile

A l’occasion de la semaine de la photographie mobile, différentes conférences mettent en scène des iPhotographes pour partager leur expérience, ou réfléchir ensemble sur la photo mobile en général, ou sur l’intégration de cette dernière dans un contexte particulier : approche artistique, appropriation par les marques etc…

Parler de sa démarche est un exercice difficile, surtout pour un iPhotographe qui n’est parfois pas à la base un photographe professionnel, car il doit s’interroger sur la raison qui motive ses photos.

Parler de soi est encore plus compliqué mais c’est pourtant ce que nous ont livré hier Nadine et Eloïse (@nad75 et @tsubame33_) partant de leur formation pour élargir le propos sur une réflexion sur la photo mobile et la démarche artistique.

C’est avec beaucoup de dynamisme et de passion que Nadine Bénichou (@nad75) a débuté la soirée. Je rapporterai moins le détail des différents styles photographiques qu’elle nous a présentés que  son interrogation sur la démarche artistique dans cet article.

Photographe venant de la peinture, elle rattache souvent ce qu’elle voit ou ce qu’elle produit à des courants picturaux. Intéressant pour quiconque se contente de « liker »des photos sur Instagram en se disant simplement qu’elles sont belles. Sa volonté principale est de réaliser non pas une photo réaliste du monde tel qu’il est (comme de la photo-reportage), mais plutôt de révéler le monde sous un angle que l’on ne voit pas, ou que l’on n’a pas l’habitude de voir.

©nad75

Sa série au réflex numérique « Micropaysages » présente ainsi en plans rapprochés des morceaux de verre, de bois ou de métal, attaqués par le temps. La rouille ou l’usure travaillent la matière, et de l’organique naît la forme, la texture. Une vie insoupçonnée.

©nad75

Dans ce monde organique fourmillant qui se trouve à notre portée, mais auquel on ne prête pas attention, Nadine souhaitait explorer la non maîtrise de l’homme qui n’est pas ici à l’origine de cette création.

@nad75

Quand elle aborde la photo mobile avec son iPhone, son objet change un peu. Elle fait de la photo urbaine avec pour influence celle de Borgès et Calvino, en présentant une ville fantasmagorique et déshumanisée.

@nad75

Ici encore elle montre que l’homme n’est pas à l’origine de tout.

http://statigr.am/viewer.php#/detail/261195193768229302_431549

Mettre en question l’art et la photo mobile, c’est déjà s’interroger sur le rapport entre l’art et la photo. Débat déjà ancien qui soutenait que la photo par son médium technologique ne pouvait pas être de l’art. Le reproche fréquent était le fait qu’elle n’était qu’une image du réel, sans interprétation artistique. C’est ainsi que les photographes pictorialistes ont commencé à retoucher leurs photos, pour introduire cette « touche » propre à l’artiste. Actuellement c’est amusant de voir que c’est précisément ce que l’on reproche à la photo mobile.

La perte de la maîtrise technique est aussi condamnée dans la photo, la seule action se résumant au fait d’appuyer sur un bouton. La production plus « industrialisée » est mal vue car l’œuvre est reproductible en grande quantité et son caractère unique se perd. L’entrée et l’acceptation de la photo dans l’art s’est faite plus « par effraction » en devenant le moyen de laisser une trace d’un objet d’art ou de happenings.

Aujourd’hui la photo mobile ravive le débat car elle permet la démocratisation à plusieurs niveaux de cette pratique.

En effet si le photographe professionnel maîtrise une technique, contrôle une technologie, connait les réglages à apporter pour obtenir l’effet qu’il désire, la photo mobile elle, propose tous les effets clé en main. (Ici encore on retrouve ces indices de cette évolution dans l’ancien slogan de Kodak « Appuyez sur le bouton, nous nous chargeons du reste ». Dans ce contexte de nostalgie de l’authenticité, la retouche dérange, et va à l’encontre du côté « chimique » et accidentel du développement photo argentique qui faisait naître des effets inattendus. Le numérique est associé au dénuement d’âme, à tort.

Mais la démocratisation permet surtout l’émergence d’une grande quantité de personnes qui font des photos et les publient en ligne. Sont-ce des photographes ? Cette expression qui s’étend désormais au plus grand nombre, déroge au caractère élitiste communément répandu de l’art et de l’artiste. La pratique de la photo n’est plus l’apanage de quelques uns mais désormais celui de tous, et on assiste à une explosion d’une offre non marchande d’images, qui dépasse la demande.

La photo mobile ouvre pourtant des possibilités nouvelles : elle permet une photo décomplexée et expérimentale où le photographe peut être en recherche permanente. Dans cette perspective, le photographe ne se censure pas, et il progresse continuellement dans une exploration libérée et originale. La portabilité du médium, le téléphone en l’occurrence, permet une streetphoto plus facile : on capte des instants sans être vu. Le retour du geste peut aussi être perçu dans la prise même de la photo, mais aussi dans les retouches appliquées via les applications dédiées. Elle permet aussi une diffusion immédiate, à titre d’information, de témoignage ou de partage plus global.

Si au départ, une communauté de passionnés et de connaisseurs est à l’origine de la photo mobile, cette dernière permet aussi  la représentation de catégories sociales traditionnellement sous-représentées : les femmes sont plutôt majoritaires, tous les âges cohabitent également etc…

Certains écueils existent aussi : dans l’échange entre les iPhotographes, on parle de partage de « recettes » en s’intéressant plus au « comment » on a fait cette photo, en perdant de vue le « pourquoi ». Il s’agit au contraire de percevoir la démarche de la personne et non les techniques qu’il a mises en œuvre, car cela peut aussi conduire à une certaine uniformisation des images. Le mode de consultation d’Instagram contraint aussi la production : déjà réduite à un format carré et petit, elle dégrade la qualité de la photo, et sa diffusion sur appareil mobile rend parfois imperceptibles les nuances et les détails (petitesse des images, etc…). Ici il faudrait prendre le temps de regarder les photos sur tablette ou sur ordinateur pour en percevoir toutes les subtilités. Dans le flux continu, on noie la notion de série (si de soi-même on ne va pas consulter la galerie d’une personne, plutôt que de l’aborder dans son propre « feed »), et on peut se laisser gagner par une certaine lassitude. Pour le photographe pris dans le système, il y a une pression de la publication, « il faut qu’il publie » et une importance de la notoriété et de la visibilité. Mais est-ce que la notion de followers détermine vraiment la qualité du photographe ?

On peut penser aux modes de curation, où certaines communautés effectuent un tri important en sélectionnant des profils qui valent le coup d’œil. Ce sont les wearejuxt par exemple pour la streetphotographie mais il en existe beaucoup d’autres.

Nadine brosse ensuite sa typologie des différents styles, qu’elle sait subjective et qui peut être complétée. Sa volonté est avant d’ouvrir notre regard, et nous questionner. Je ne m’étends pas sur ce point pour laisser les images parler d’elles-mêmes :

–       Les adeptes de l’instant décisif : à découvrir : @cecile_e et @ellla_k
–       Les naturalistes @mooro et @stefanmahe
–       Les graphistes @sfurusho @_ronibar @p67_bylynettejackson et @y_misk
–       Les pictorialistes et expérimentaux  @lumilyon @heroldr et @draman
–       Les nouvelles Cindy Sherman@helenbreznik @_thisspace_  et le bel exemple d’Eloïse @tsubame33_

De cette intervention dynamique, documentée et bien construite, on peut déjà voir un questionnement personnel : comment qualifie-t-on soi-même sa démarche ? Pourquoi prenons-nous des photos ? La raison qui motive notre captation d’images est à remettre en perspective, en occultant pour un moment les « contraintes » quotidiennes dans lesquelles nous sommes pris un peu malgré nous : échéance de la publication, suivi des followers, compte du nombre de likes… Notre appréciation des images des autres est à renforcer d’une certaine analyse en s’accordant le temps d’en apprécier tous les détails et toute la composition.

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