Inverser le cours des choses

(Ma participation à l’atelier d’écriture qui consiste à illustrer la photo ci-dessous)

6h15. La journée commence. Elle aurait pu débuter à regarder les vagues depuis le haut de la dune. A compter les séries, repérer le numéro des vagues les plus hautes, à n’avoir que cela comme préoccupation. Le sable s’immisçant partout, dans les moindres interstices du corps et des affaires. Dans les pliures des articulations, les fins espaces des appareils électroniques, ou en tapissant les sacs. En baissant les yeux, il voit ses tongs imaginaires, se changer en ses baskets fétiches. Avec son bac plus cinq dans la poche, il n’a pas pu trouver de stage satisfaisant, et s’est rabattu sur un boulot d’été pour gagner un peu d’argent.

6h45. La cabine en vue, c’est là qu’il va passer son été. Dans une cabine au soleil, devant le panneau des flèches du temps. A l’entrée de l’Ile-de-France. Il aimerait voir ces fameuses flèches, ce cadran solaire géant, savoir ce que la vie lui indique de beau. Il dépose ses affaires dans le petit espace, après avoir pris congé de son prédécesseur et pense à son amie que les ascenseurs insupportent. La cabine est vraiment étroite. En soupirant, il se place derrière le comptoir, actionne la vitre, et dégage les mèches qui lui caressent le front.

7h, le flot de voitures s’écoule le long de la route à l’horizon, s’amasse à quelques mètres du péage, en ralentissant l’allure, et chaque conducteur choisit son couloir de prédilection. Il fait des paris, compte le nombre de voitures bleues, essaie d’échanger un peu avec les gens, les routiers, les vacanciers, les habitués, les conducteurs qui font le trajet à titre exceptionnel. Les mots circulent avec difficulté. Les expressions de visage ont peine à s’adresser vraiment à lui, il n’émerge que peu de sourires. Les gens sont dans leurs pensées, dans leur trajet, dans leurs disputes conjugales parfois.

autoroute

Crédits photo : Romaric Cazaux

 

Midi. Ses amis l’appellent, il perçoit les rires, les éclats de voix féminines, et sent presque l’air iodé. « Attends, je te fais écouter la mer », il entend le clapotis de l’eau. Il imagine le vent agiter les cheveux des filles frôlant leur peau fraichement dorée. Pendant sa courte pose, il finalise son idée. Il peaufine de petites cartes, comme celles d’un jeu, décorées à la main, contenant une phrase quelque peu philosophique. Il voudrait davantage d’échanges avec ces inconnus qu’il croise.

15h. Cela fait déjà deux heures qu’il distribue avec le ticket de caisse, ses petits billets personnalisés. Cette idée le réjouit, même s’il n’a pas vraiment grand espoir de leur devenir. Dans cette répétition des gestes, des paroles, et ce renouvellement ininterrompu des visages qui se présentent à lui, il voudrait retenir ces détails éphémères, ces personnes, ces moments, des instants fugaces qui s’inscrivent en lui, dans sa base de données mémorielle.

19h. Il change de sens. Et une voiture bleue s’approche, elle vient de choisir à la dernière minute son couloir, en manquant de créer un accident. C’est une jeune fille qui s’arrête devant le guichet avec un sourire éclatant. Elle est encore plus jolie ainsi. Elle cherche son regard, et s’écrie devant lui. La carte lui a changé sa journée, elle veut le remercier. « Vous êtes ma bonne étoile, il faut croire, j’ai eu le job  pour lequel j’ai postulé. Et comme vous dites pourtant, peu importe la réussite sociale, mieux vaut être riche intérieurement. La créativité. Le sens qu’on donne à sa vie, c’est ça l’essentiel. » Il se sent rosir. Il est sous le charme. C’est aussi la première qui comprend son projet. « Ça va vous sembler un peu cavalier, mais est-ce que je peux vous attendre, et vous inviter à dîner ? ».

Brusquement, le flux des véhicules se change en une onde mouvante, dans laquelle il pourrait presque entrevoir des séries, compter le nombre de camions, comme s’ils étaient les vagues les plus hautes. Son cœur est léger, son esprit s’élève bien au-dessus de Saint-Arnould. Les mouvements sont inversés. Cette fois, c’est cette jeune fille qui s’inscrit dans sa vie, lui donnant un sens temporaire.

6 Comments

  • Lucie dit :

    j’aime beaucoup la poésie que ce garçon glisse entre les mains des automobilistes…Joli texte

  • Yosha dit :

    Moi aussi j’aime beaucoup cette poésie, la fin ouverte, la structure narrative qui suit les heures (ayant expérimenté divers boulots pas très passionnants, je connais bien ce décompte du temps qui ne passe pas…) et bien sûr ton écriture.

  • stéphanie dit :

    super! j’aime aussi bcp les horaires qui s’affichent et rythme sa journée de travailleurs, ça donne le tempo, c’est bien optimiste et ton texte nous dévoile que la magie d’une rencontre peut vraiment nous saisir lorsque l on ne s’y attend pas, belle surprise

  • sysiphe dit :

    Le temps qui passe, la route qui défile pour certains, sauf pour lui, et puis cette voiture bleue qui s’arrête … superbe texte qui exprime avec mélancolie ces moments de la vie.

  • Leiloona dit :

    Bien vu cette approche du temps et des voitures qui défilent, et puis clac, on arrête le temps et on ose ! 😉

  • Mamido dit :

    Beau texte poétique et mélancolique doucement rythmé par les horaires annoncés qui au lieu de le morceler fluidifie le récit. Quelle bonne idée ces petits papiers distribués avec les tickets, comme des petits cailloux d’espoir qu’on sème, comme des bouteilles de bonne humeur jetées à la mer. Et qu’à la fin ça marche me ravit!

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