Humeurs et sensations (voyage en Thaïlande #5)

Parce qu’il est toujours dur de retranscrire les émotions d’un voyage, dé répondre en quelques mots à la question commune « Comment étaient tes vacances ? »
Parce qu’un voyage nous fait toujours devenir autre et évoluer, j’ai voulu tenter cette description ordonnée du mélange des impressions et des sentiments.

©gaga_one Parc Marin d’Ang Thong

Doucement, en mesurant mes gestes, j’ai plongé ma pagaie dans l’eau turquoise. Doucement, je l’ai tirée, en sentant les flots me résister. J’ai fermé les yeux pour savourer ce moment, en prenant soin de l’imprimer en moi. Autour de nous le paysage se déroule comme le générique d’une émission, comme une carte postale, comme issu d’un film.

J’ai voulu tout accueillir, devenir le réceptacle vierge de toute référence, pour à mon tour, pouvoir poser des mots sur ces sensations inédites.

Comme en Inde, la sensation d’humidité moite, désordonne les cheveux et fait perler la peau.

Nous avons offert à nos sens, la nouveauté.

Nous avons assimilé les façons de faire, en amoindrissant, par exemple, nos démonstrations de tendresse à Dubaï. J’ai pour ma part, en signe de respect, toujours pris soin de laisser une distance avec les moines (même dans la cabine bondée du funiculaire qui montait au Doi Suthep) en étant profondément touchée par leur calme et leur simplicité.

Nous avons réglé notre sommeil sur le temps du soleil, faisant sonner bien trop tôt pour des vacances notre réveil. Puis en se forçant à fermer les yeux à une heure prématurée de la soirée.

© gaga_one pat si-éw au Nayok Fa à Chiang Mai

Nos ventres s’emplissent de saveurs chamarrées où la citronnelle côtoie la coriandre, la racine de galanga, l’oignon vert et le piment. Le riz blanc banal et habituel, est devenu un aliment de salut, contrebalançant le feu qui baigne nos plats en sauce. Mais mieux encore le riz frit toujours plus ou moins différent, lui offre un nouveau visage, et l’associe à d’autres saveurs. Les feuilles de basilic, les couleurs du curry, la viande profondément rôtie, la mystérieuse salade de papaye dans laquelle on cherche le fruit, nous font oublier le goût des pâtes, du fromage, de la viande rouge, des tartines, et du pain.

INQUIETS DE LA DIGESTION, NOUS AVONS POURTANT BIEN INCORPORE LA THAÏLANDE.

Émerveillés par ses couleurs, des lanternes multicolores aux mosaïques dorées des temples, et maintenant tous deux familiers des pigments du pays : du vert profond des champs de thé, à la blancheur immaculée des cascades, aux nuances bleutées de la mer.

(*1. Point de vue de Koh Nang Yuan 2. Cascade de Nam Tok Wachirathan au Doi Ithanon, 3. Cascade de Nam Tok Mae Klang au Do Ithanon, 4. 201 Tea Plantation à Doi Maesalong)

Nos rituels quotidiens ont changé : les onctions matinales s’effectuent désormais par la superposition de crème solaire et de spray à l’huile essentielle de citronnelle, plutôt qu’à l’ordinaire crème Nivea.

© gaga_one Sources chaudes de San Kamphaeng

Nos corps réchauffés supportent le minimum de vêtements, des plus légers aux plus couvrants quand c’est nécessaire, pour échapper aux morsures, aux coups de soleil ou par signe de respect. Ils sont baignés par l’humidité ambiante, dorés par un soleil aux rayons directs, et successivement salés par l’eau de mer, qui tire et assaisonne notre peau, piqués par une armada infatigable de moustiques géants, et pétris jusque dans leurs plus petits recoins musculaires. La combinaison de ces sensations nous fait apprécier un ordre, l’eau salée sur les piqures, l’aloe vera fraiche après une journée au soleil, demeurent les démangeaisons ininterrompues qui nous fatiguent.

© gaga_one La forêt du Doi Ithanon

C’est le souffle court qu’on contemple les paysages tous les jours différents, que l’on note les teintes singulières de l’eau, les circonvolutions particulières de la végétation, le silence magique des champs de thé, leurs effluves délicates, et celui irréel du monde sous-marin foisonnant qui n’autorise que le bruit de notre propre respiration. On savoure ces moments de félicité, perdant conscience sous les mains expertes qui détendent avec application nos corps, ou goutant avec délectation à la papaye, à la jeune noix de coco, aux curry étoilés de piments.

On a supporté les humeurs de l’autre, et je l’en remercie, car les miennes sont passées par toutes les nuances possibles de la palette.

© gaga_one Aéroport de Dubaï

Parfois inquiète, je veillais sur lui et nos affaires tandis que nous traversions le pays. Une autre fois cédant à la panique, cherchant à ré-insuffler de l’air dans mes poumons, je me suis laissée ramener vers le bord après avoir suivi un joli poisson. Par moment, par manque de sommeil, j’ai senti l’énervement me gagner. J’ai fustigé cet aéroport aberrant qui semble n’être qu’un couloir, un passage où il n’est pas bienvenu de s’arrêter. Le comportement des gens entassés à même le sol le long des tapis roulants interminables, qui obstruent le passage des salles d’embarquement pour finir leur nuit, m’a paru insupportable. J’ai essayé de comprendre et de percevoir avec irritation puis calmement, le système de la prostitution et du tourisme sexuel. Ne pouvant retenir la pointe de jalousie devant les regards gourmands vers les étudiantes. Je n’ai pas retenu mes éclats de rire bruyants et sincères, tantôt après un bon mot, ou pliée sous ses gestes qui tentaient de reproduire ceux des massages. Le point d’acupression sous l’aisselle est devenu une des raisons de mon fou-rire, tout comme le souvenir des deux femmes devant nous dans le train, que nous avons sans cesse fait tourner en posant nos pieds sous leurs sièges.

© gaga_one Lila Thaï Massage

Par moment, ivre de sensations, j’ai laissé s’exprimer et devenir conscients des élans créatifs, en prenant soin de les mémoriser pour en discuter ensuite. Et… malheureusement, j’ai mélangé mes angoisses aux formidables descriptions de mon livre, m’assombrissant pour un soir. A certains instants, en focalisant minutieusement mon attention, je me suis pleinement imprégnée des situations : concentrée sur le protocole du massage j’ai pu juger de la pertinence ou de la maladresse de certains gestes, et calmée par ma respiration j’ai nagé sans crainte en survolant l’insoupçonné monde marin.

C’est avec douceur que nous avons réhabitué nos corps à la fraicheur, à la climatisation des avions d’abord, pour les lâcher dans le froid sec de Paris.

Nous retrouvons le chemin des transports et de notre train-train. Machinalement nos jambes nous conduisent et nous amènent là où nous voulons. Nous retrouvons avec plaisir les toilettes normales dans lesquelles il est permis de jeter son papier, la bonne pression de la douche, le goût des aliments d’ici et la luminance des écrans. C’est désormais la fin de l’année, son cortège de lumières, son froid et la course aux cadeaux. Les fêtes.

De là-bas, on a conservé des impressions personnelles et nos échanges humains. La farandole bariolée des saveurs, des paysages et des villes. La chanson particulière et douce de l’accent qui prolonge les dernières syllabes des mots. La gentillesse des thaïlandais. Je retiens les émotions qui émanaient de toutes les scènes de rue. Les visages souriants, attentifs, leurs expressions multiples. Et tous ceux utilisés par les systèmes, le tourisme et l’économie principalement, qui à leur tour se prennent au jeu qu’ils soient prostitués, villages de minorités visitées par des cars étrangers, ou vendeurs de rue, chauffeurs, tenanciers de restaurants ou d’hôtels. Européens comme thaïlandais.

Reconnectés au réseau, nous l’avons été à nos vies.

Et quelques uns de nos inoubliables :

 

(*1. La grotte de Bua Boke à Wua Ta Lap, 2. Notre petite plage de Lamai, 3. Le chien mauve et les bouteilles de gasoil de Chaweng, 4. La Na Muang Waterfall 2, 5. Scène de prière au Doi Suthep, 6. Au sommet des grottes de Muang On, 7. Loy Kratong sur la rivière Ping, 8. Le lac d’émeraude (Thale Nai) à Koh Mae dans le Angthong Marine Park, 9. Porte peinte du Wat Pho, 10. Jetée privée de Lamai)

 

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