Entrée des médiums, Spiritisme et art de Hugo à Breton, à la Maison de Victor Hugo (Paris 4)

Marine Terrace, Jersey, Dessin de Victor Hugo

Aujourd’hui, pour l’occasion, on débarque à Jersey, dans les Anglo-Normandes. A Marine-Terrace plus précisément, une maison isolée à proximité de Saint-Hélier dans une vallée quelque peu sinistre. C’est dans cet endroit chahuté par le vent que Victor Hugo s’installe en 1852, chassé par le coup d’état de Napoléon.

Le dolmen d’où parle la « bouche d’ombre », dessin de Victor Hugo

Dans son ouvrage [Victor Hugo et le spiritisme], le docteur Jean de Mutigny décrit cette demeure prédestinée à abriter bientôt des scènes étranges : « Pour tout paysage, la mer, les ruchers dantesques, un dolmen et un cimetière voisin pour égayer le tout. D’ailleurs la plage, si l’on fait foi aux habitants du pays, est hantée. On peut y voir, pendant les nuits de pleine lune, un décapité qui erre inlassablement à la recherche du repos éternel, il y a aussi la Dame blanche, jeune femme infanticide qui apparaît de temps en temps sur les rochers, une Dame noire, ancienne druidesse qui aurait immolé son père sur un dolmen au cours d’une cérémonie et une certaine Dame grise, dont on ignore les antécédents ».

La robe de mariée de Léopoldine

A l’époque, la pratique du spiritisme est courante, et les séances qui se tiennent dans la maison de Victor Hugo sont rapportées dans [Les tables tournantes de Jersey]. Les tables se manifestent et conversent, ainsi lorsqu’un banal trépied frémit, la première fois le 11 septembre 1853, l’assemblée tressaille pensant à la fille disparue de l’écrivain. Presque 10 ans se sont écoulés depuis la noyade de Léopoldine, provoqué par un coup de vent qui vint faire chavirer son embarcation. « Nous ressentons la présence de la morte. Tout le monde pleure. » Hugo dira aussi [des Contemplations] qu’il faut « les lire comme le livre d’un mort. »
Peu à peu, le « nouvel évangile des tables » dicte à Victor Hugo sa vocation « d’écrivain-spectre ». Pendant les séances, ce sont Charles et Adèle, les enfants de Victor Hugo qui dirigent les événements. Charles est doué d’un don de médium, souvent méconnu, qu’il double d’un talent de photographe. Mme Hugo dit « Quand nous interrogeons la table en l’absence de Charles elle frappe mais des lettres sans liaison qui ne font pas des mots. Pourquoi ? » Le regard de Charles semble être le négatif de la création plastique et poétique de son père. Victor Hugo, en effet, dessine beaucoup à l’encre, matériau auquel il fait confiance. La moindre tâche devient une forme fantastique qu’il envisage et interprète. Ainsi, on peut considérer qu’il révèle le songe ténébreux de la matière. Les formes surgissent alors de l’encre de sa plume, mais aussi de la Nature. L’exposition présente ainsi les dessins spirites de Victor Hugo, des formes à l’encre, ou bien encore des dessins du lieu qui plantent le décor. On trouve ainsi la Maison de Marine Terrace, le Dolmen d’où lui parle « la bouche d’ombre », ou encore des dessins réalisés à partir de négatifs sur lesquels il a peint qui représentent le Rocher des Sorcières ou la Grève de Pontac.

Dessin de Victor Hugo

On accepte facilement cette tendance quand on connait le bestiaire et l’univers hugolien fourmillant et fantastique. Appréciant particulièrement les [Travailleurs de la mer], je suis restée longtemps à détailler ce dessin de Paysage Fantastique Marin, qui leur est associé.

 

La suite de l’exposition discourt de la mode du spiritisme qui touche les salons parisiens, dans lesquels on assiste par moment à des « dédoublements de personnalités ». Les artistes « guidés » par les esprits créent dans un style qui leur est étranger. Ici l’écriture automatique ou les dessins spirites sont réinterprétés esthétiquement. Inquiétants lorsque nous les contextualisons, ils contiennent tout de même une dimension artistique.

Ainsi les gravures de Victorien Sardou, qui ne connaissait rien à cette technique particulière, représentent les maisons de personnes illustres comme celle de Mozart et annoncent par certains aspects l’Art Nouveau.
Les dessins les plus glaçants sont sans doute ceux de Fernand Desmoulins qui les réalisaient automatiquement. Les feuilles de papier portent aussi bien des dessins, des formes aux contours crénelés que des mots, comme oui non etc… Les écrits sont semblables à ceux-ci « Mon maître (…) Nous sommes trop nombreux, je ne puis communiquer encore avec vous ». Les cercles spirites recrutent des gens modestes dotés de dons de médiums, plus tard on percevra la qualité artistique de leurs réalisations. Hélène Smith réalisant des dessins futuristes sera reconnue par les surréalistes.

Lorsqu’à l’automne 1922, le surréalisme est déclaré comme « automatisme psychique pur », un regain pour la médiumnité se produit. C’est Robert Desnos qui joue le rôle de médium, et André Masson qui représente cet automatisme. Breton réalise en 1933 la première anthologie médium avec « Le message automatique ».

L’exposition qui se veut historique introduit avec pertinence les dessins automatiques de Philippe Deloison (artiste contemporain né en 1944) en même temps qu’une part d’intranquillité dans cette linéarité qu’on peut seulement considérer comme passée.

En conclusion, l’exposition propose de voir dans l’art brut un salut pour l’art spirite, car il étend l’art à l’expression des personnes dont la force créatrice les dépasse. Il peut s’agir de personnes marginalisées qui obéissent à quelque chose qui les transcende. Ainsi, certains artistes comme Madge Gill ici exposée en fin d’exposition ou la tchèque Nina Karasek ont été réellement sauvés.

A voir :
Entrée des Médiums, Spiritisme et art d’Hugo à Breton
jusqu’au 20 janvier 2013
Maison de Victor Hugo
6 place des Vosges
75004 Paris
Métro St Paul

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