Dans la forêt (Gilles Marchand)

Une intrigue simple : deux frères vont rendre visite à leur père, parti en Suède, après le divorce d’avec leur mère.

Mais pourtant, voici s’installer sous nos yeux les composants d’un conte effrayant qui nous encourage à retrouver notre âme d’enfant. Ici ce n’est pas la crédulité facile mais la confiance en-deçà des mots que seuls les enfants peuvent éprouver qui est en jeu. La perspective de la Suède apparaît comme l’inconnu absolu : ses forêts paraissent tapisser l’ensemble du territoire et dissimuler un monde effrayant, ses lacs et leurs reflets parfaits comme une vitre sans tain laissent entrevoir des ombres terribles…

Le cheminement se fait progressivement, comme un doux arrachement à un monde connu et rassurant pour pénétrer un univers enchevêtré semblable à un inconscient, fait de marécages, de fuite, et de peur irrationnelle.

Tom, le plus jeune devient alors un formidable Petit Poucet contemporain, qui nous ouvre la voie. La peur colore le film comme un filtre sur l’ensemble des événements et des paysages. C’est une peur sourde, pétrie d’une perception enfantine et étroitement mêlée à l’imaginaire.

(spoiler) —————————————————————

Le départ pour la Suède est comme un arrachement à un univers connu et familier. Les garçons n’ont pour seule attache à leur vie quotidienne, c’est le portable de Benjamin avec lequel ils prennent des photos et contactent leur maman.

Benjamin semble prendre la situation avec insouciance et spontanéité. Sa perception tranche singulièrement avec celle de Tom, beaucoup dans la retenue et dans la réflexion. Gilles Marchand parvient à très bien traduire le ressenti et la perception enfantine de Tom pour qui, tout semble être une épreuve : l’heure de se coucher, dormir, aller faire pipi dans les endroits qu’il ne connaît pas, nager dans le lac sans ses brassards…

Le film se construit autour de chacun des trois personnages, chacun radicalisant son point de vue à mesure que l’intrigue se déroule. On redoute comme Tom, le père, travaillé mais chaleureux et aimant malgré tout. Mais un événement fait tout basculer, et reste inexpliqué par l’intrigue. Le papa, dont on guette les moindres gestes, menace le fonctionnement du portable de Benjamin. Lui plutôt effacé et passif, change radicalement d’humeur et d’envie. Tout à coup il prend les rêves exprimés par son père de garder ses garçons auprès de lui pour toujours comme des menaces. Il choisit la fuite. Pour Tom, ce n’est pas possible. traqué par ses peurs tenaces, ses visions fantastiques, il semble se résigner à accepter ce qui arrive (comme il l’a fait dès le début dans le cabinet de sa psy). Flirtant constamment avec la peur il essaie de démêler les paroles de son père : ses insomnies qui l’empêchent de fermer l’oeil, ses paroles anodines sur la nature (et cette info incroyable sur le fait que les vers de terre représente 80 % de la biomasse animale de la planète), ou sur ses actes frénétiques. C’est lui qui finit par résoudre l’énigme, étonnamment apaisé.

On s’attend au pire surtout lorsqu’on voit se dessiner ce décor de contes de fée. On redoute l’ogre, et sa portée symbolique présentée comme la figure inversée du père. L’ogre dévore. Ici on découvre un homme fou d’amour pour ses enfants mais brisé d’être loin d’eux. Cela ouvre le questionnement sur les limites de l’amour paternel, sur la négation de soi, sur le sacrifice… C’est le père qui naïvement tente d’enlever ses enfants, qui fuit son boulot, qui s’auto-déclare propriétaire d’une maison abandonnée, de se soustraire du monde, de disparaître dans la forêt (comme le montre la course poursuite forcenée finale).

Accordant du crédit aux visions de Tom, avec obsession, c’est le père encore, qui donne corps à ses craintes. La vision récurrente de Tom, ce “diable” menaçant, nous apparaît comme une ombre pitoyable, précédant souvent le père. En cela, il inspire plus la compassion que la frayeur. Un ogre étonnant qui finit par condamner à jamais sa bouche…

Un très beau film qui demande un second visionnage pour percevoir les détails autrement.

A voir :
Dans la forêt, Gilles Marchand (1h43)

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